Extraits de l’essai Comment j’ai appris à lire d’Agnès Desarthe (paru aux éditions Stock en 2013).
Parfois, quand on écrit un livre, on exprime, sans le vouloir, sans le savoir, sans s’en rendre compte sur le moment, une vérité sur soi-même qui, généralement, a peu de lien avec le déroulement de l’oeuvre, son objectif, son esthétique. Cela tient, peut-être, à la valeur médiumnique de l’écriture. Je ne me suis jamais demandée quel impact pouvaient avoir sur le lecteur ces espèces de révélations réflexives et intimes. C’est un peu comme s’il assistait à un dialogue privé entre un écrivain et son double; mais en y réfléchissant aujourd’hui, je crois pouvoir dire que le lecteur est simplement exclu du jeu à l’instant où cette voix secrète s’élève d’entre les pages. Cela n’arrive pas dans tous les livres. Ce n’est pas un évèment que l’on espère, que l’on contrôle, que l’on travaille. Cela advient par suprise, dans la gratuité du geste, dans l’inconscience du propos. La plupart du temps, on ne repère cet heureux accident qu’à la relecture, et le plus souvent, lors d’une relecture tardive.
Je crains plus que tout l’ordinaire, et voilà justement ce que la poésie n’est pas. La rime ne finit pas de m’enivrer. C’est comme un tour de magie, un anneau invisible par lequel la phrase passe et se renouvelle. Il y a le sens, et il y a autre chose: la beauté insensée, si désordonnée sous sa contrainte apparente. La beauté musicale du vers, la rigueur qu’elle exige et qui, sans cesse, entre entre en collision avec la fonction informative de la langue, la met en péril, l’empêche, la court-circuite.
(…)
Les mots énoncent quelque chose du monde, mais il disent surtout quelque chose des mots.
(Agnès Desarthe évoque dans un passage la description faite par Flaubert d’une casquette, au début de Madame Bovary) On ne peut pas, me dis-je. On ne peut pas dessiner la casquette. Cela me boulverse. On est au coeur de l’insensé. Des mots, des phrases, des tournures déguisés en description réaliste, jouant avec le vrai, avec le faux. Je retrouve le plaisir du conte, ce vrai faux à mes yeux si préférable au faux vrai. Comment ai-je pu passer à côté? Parce que je ne savais pas lire. Parce que dès qu’une description commençait, je refusais l’obstacle, je me disais: Ah, oui, voilà le passage obligé, celui où l’on va essayer de me faire croire à quelque chose, alors que je suis natruellement si crédule. Je découvre, à cette occasion, que les écrivains, pas tous, mais certains, font le choix d’une extrême liberté, y compris sous les apparences de la plus stricte contrainte.
Lors d’un travail mené autour des théories de la traduction, j’ai été visitée – comment le formuler autrement? – par un souvenir très ancien. Je suis, je ne sais comment, revenu au moment j’apprenais à parler. Je devais avoir dix-huit mois et j’étais impatiente de m’approprier ces objets dont je savais déjà qu’ils s’appelaient des mots et qu’ils servaient à exprimer. C’est-à-dire à faire sortir, à faire jaillir ce qui s’imprimait à l’intérieur: le reflet du soleil sur la vitre, les particules qui dansent dans le rayon de lumière, la flaque ondoyante dessinée au plafond par la réflexion de ce reflet. Les bébés passent beaucoup de temps à étudier la lumière. J’étais enthousiaste et optimiste – certains bébés le sont particulièrement – et je pensais qu’avec l’accession au langage, je serais en mesure de tout dire, de tout communiquer. Il y aurait un mot pour chaque sensation, pour chaque chose vue, aussi efficace que le petit bout de doigt potelé qui pointe vers le ciel avec un cri inarticulé et qui signifie à la fois: avion, vitesse, flèche, bruit, peur, beauté, éclair, fusée, étoile, bleu. La déception – ah, vraiment, quel mot délicieux! – la déception fut intense quand, vers deux ans, je dus me rendre à l’évidence: les mots étaient imprécis, peu nombreux, encombrants, raides.
Ce que j’appelle « l’âme » de l’écrivain, c’est le fatras complexe, miroitant et insaisissable qui précède puis accompagne le périlleux moment de l’accession au langage. C’est la boue, le bloc, un monde beaucoup plus large que celui que peuvent contenir les mots.
Un jour, une amie m’a demandé quel effet cela faisait d’écrire. « Est-ce agréable? Est-ce douloureux? Comment on se sent quand on écrit? – C’est absurde, ai-je répondu. Ca fait plutôt mal, et on se sent bête. » Elle a ri. « Je ne te crois pas, a-t-elle déclaré. C’est forcément plus compliqué. Il doit y avoir autre chose. – Si tu y tiens vraiment, ai-je repris, je vais essayer de décrire les choses plus précisément. Imagine que tu as une bague. Ce bijou est non seulement remarquablement beau, mais encore unique. Il est orné de pierres précieuses rarissimes, serti de l’or le plus fin et , surtout, il t’a été donné par ta mère, qui elle-même le tenait de sa mère, qui elle-même, et caetera sur plusieurs générations. Eh bien, quand tu écris, c’est comme si tu retirais cette bague de ton doigt, cette bague qui est à la fois précieuse, belle et chargée de souvenirs, et que tu la jetais, le plus loin possible, de toutes tes forces. Tu la jettes même si loin que tu ne l’entends pas ni ne la vois retomber. Tu ne sais même pas si quelqu’un la trouvera. Peut-être est-elle au fond de l’océan, peut-être s’est-elle enfouie dans le sable d’un désert, dans un meule de foin. Voilà, c’est ça écrire. C’est pour cette raison c’est absurde, que ça fait mal et qu’on se sent bête. » (Me fait penser à un passage du seul enregistrement existant de la voix de Virginia Woolf, dans lequel elle dit que les mots anglais sont pleins d’échos, de souvenirs, d’associations, qu’ils se sont promenés sur les lèvres des gens, dans leurs maisons, dans les rues, dans les champs, pendant tant de siècles. Et que ce qui rend leur utilisation si difficile aujourd’hui, c’est justement qu’ils ont emmagasinés tant de signification).
(En parlant de La Recherche du temps perdu de Proust) [Proust] y explique que l’écriture est avant tout un travail de traduction. Il s’agit pour l’écrivain de confier au langage le soin de transmettre au lecteur une impression qui, à l’origine, n’est pas faite de mots. L’objet à apprivoiser, à cerner, à décrire est fait de lumière, d’intensité, de parfum, dépaisseur, de saveur, il évolue, se transforme, se dérobe à l’analyse. La tâche qui consiste à le réduire, à le linéariser, est a priori impossible. Une fois qu’on l’a néanmoins accomplie, on constate qu’elle est essentiellement épuisante, tuante au sens propre. Ecrire n’est pas un choix, c’est une nécessité, mais cela n’a jamais aidé personne à vivre, et surtout pas l’auteur lui-même. La fatigue que génère cette activité contrebalance et, la plupart du temps, annule les moments d’euphorie liés à la trouvaille, à l’adéquation, même illusoire, même passagère, entre ce qui précède les mots et ce que ces derniers parviennent, toujours très mal, à exprimer.
Dans plusieurs oeuvres de science-fiction, j’ai rencontré des robots dont l’un des multiples talents était de pouvoir se réparer soi-même. Ces robots imaginaires, comme ceux que nous construisons dans la réalité, sont créés à partir d’un modèle anthropomorphique. L’homme, lui aussi, passe un grand nombre d’heures (celle de sommeil en particulier) à se réparer. Il n’est, semble-t-il, pas aussi efficace dans ce domaine que les machines; il l’est, en fait, bien davantage, seulement il manque de méthode, de discernement, et, le plus souvent, il agi pour son compte sans du tout le savoir. Lorsque je me coupe et qu’une croûte se forme presque aussitôt, suis-je vraiment intervenue, suis-je seulement capable d’expliquer le fonctionnement des plaquettes sanguines? A mi-chemin entre un Médecin malgré lui et un Monsieur Jourdain, nous nous soignons sans le faire exprès.
De même celui qui écrit développe, à son insu, un remède en réponse à un incident, à un accident survenu dans la sphère des mots.
Loin de vouloir, et surtout loin de pouvoir proposer un théorie des causes sous-jacentes à l’écriture, je me contenterai de dire que, dans mon cas, elle a constitué l’étape nécessaire à un apprentissage de la lecture. Je ne savais pas, je ne pouvais pas lire, car cet acte a priori simple, et qui aurait dû procéder de l’évidence, avait été contrarié, empêché par un accident de parcours presque anodin, un chagrin d’enfant ordinaire, mais qui, parce que la chambre d’écho était trop vaste et, surtout, hantée par de trop nombreux fantômes, n’avait pas trouvé le moyen de s’exprimer.
Ecrire, traduire (mais n’est-ce pas finalement une seule et unique activité) m’ont appris à lire et continuent de le faire.
A présent que lire est devenue mon occupation principale, mon obsession, mon plus grand plaisir, ma plus fiable ressource, je sais que le métier que j’ai choisi, le métier d’écrire, n’a servi et ne sert qu’une cause: accéder enfin et encore à la lecture, qui est à la fois le lieu de l’altérité apaisée et celui de la résolution, jamais achevée, de l’énigme que constitue pour chacun sa propre histoire.
