Il y a quelques mois, j’ai lu l’Art de la Joie de Goliarda Sapienza, publié au édition du Tripode, traduit de l’italien par Nathalie Castagné. Je continue de penser à ce beau livre. La voix de la narratrice m’a donné une nette impression de franchise. La littérature descend de son piédestal et l’écriture s’offre, vivante, insoumise et énergique, au service de l’autrice. Elle écrit comme elle parle, pour se souvenir. Le « je » se mélange au « elle », la narration change de peau en cours de route, les voix se superposent à la sienne. On suit cette personne tolérante, influencable, batailleuse et sincère devenue plurielle dans sa quête de liberté, dans sa foi en ses envies.
Quelques passages:
Aveuglée par la terreur, j’avais oublié que j’avais des seins, un ventre, des jambes. Alors la douleur, l’humiliation, la peur n’étaient pas, comme elles le prétendaient, une source de purification et de béatitude. C’étaient de répugnantes voleuses qui la nuit, profitant de votre sommeil, se glissait à votre chevet pour vous ôter la joie d’être vivante. Ces femmes ne faisaient aucun bruit quand elles passaient à côté de vous ou entraient et sortaient de leurs cellules: elles n’avaient pas de corps. Je ne voulais pas devenir transparente comme elles. Et maintenant que j’avais retrouvé l’intensité de mon plaisir, jamais plus je ne m’abandonnerais à l’humilité et au renoncement qu’elles prêchaient si hautement. J’avais ce mot pour combattre. Et dans mon exercice de santé – je l’appelais désormais ainsi en moi-même -, dans la chapelle, le chapelet entre les doigts, je répétais: « je hais ».
Je suis pauvre n’est-ce pas, Mimmo? Pauvre et je dois me rendre forte en lisant et en étudiant, en cherchant en moi et chez les autres la clef pour ne pas succomber. Il y en avait eu tant qui, nés pauvres, s’étaient sauvés par l’intelligence et la force que donne le savoir… Là, devant moi, en rang dans l’immense bibliothèque, ils montraient leurs noms brillants au dos bruns et or de tous ces volumes.
La ville instruisait. Ce pouvoir de coupoles majestueuses, de palais et de tours rapaces à peine adouci par des dentelles de grilles hautaines, barrait le passage au fourmillement misérable qui s’épuisait à servir et sourire, rappellant à tous, riches et pauvres, d’accumuler de l’argent pour combattre la peur de la mort, mot qui en réalité n’est pas plus effrayant que les mots maladie, esclavage, ou torture. Je ne me confronterais plus avec la mort, avec cette ligne d’arrivée qui, si on ne la redoute plus, rend éternelle chaque heure pleinement savourée. Mais il fallait être libre, profiter de chaque instant, expérimenter chaque pas de cette promenade que nous appelons vie. Libre d’observer, d’étudier, de regarder par la fenêtre, de guetter à travers cette forêt d’édifices chaque lumière qui de la mer se glisse entre les volets…
Le mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolu, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire: étudier les mots comme on étudie les plantes, les animaux… Et puis, les délivrer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir ceux que l’emploi quotidien utilise avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme: sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, coeur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation.
Le soleil levant m’envahit le cerveau, serein, comme libéré d’un poids d’angoisse qui depuis des mois et des mois me faisait tressaillir à la moindre ombre, au moindre bruit. J’ai envie de sortir, de courir dans ce soleil joyeux qui répète: tu es libre.
Douceur de ne plus attendre, de ne plus dépendre d’une autre volonté. Personne ne m’enlèvera plus cette douceur, Mattia. Aux bords du sentier des fleurs minuscules ont percé, en une nuit? Et moi, prise par ta volonté, vieux Carmine, je n’ai pas senti le travail du printemps qui frappait contre la terre pour sortir?
Il y a un danger dans ce regard blond comme le blé. Le vent de ses yeux m’emporte vers lui, et même si mon corps immobile résiste, ma main se retourne pour rencontrer sa paume. Dans le cercle de lumière la vie de ma main se perd dans la sienne et je ferme les yeux. Il me soulève de terre, et dans des gestes connus l’enchantement de mes sens ressucite, réveillant à la joie mes nerfs et mes veines. Je ne m’étais pas trompée, la Mort me surveille à distance, mais juste pour me mettre à l’épreuve. Il faut que j’accepte le danger, si seul ce danger a le pouvoir de redonner vie à mes sens, mais avec calme, sans tremblement d’enfance.
Quiconque a connu l’aventure de doubler le cap des trente ans, sait combien il a été fatiguant, âpre et excitant d’escalader la montagne qui des pentes de l’enfance monte jusqu’à la cime de la jeunesse, et combien a été rapide, comme une chute d’eau, un vol géométrique d’ailes dans la lumière, quelques instants et… hier j’avais les joues fraîches des vingt ans, aujourd’hui – en une nuit? – les trois doigts du temps m’ont effleurée, préavis du petit espace qui reste et de la perspective finale qui attend inexorablement… Première mensongère terreur des trente ans.
Qu’avais-je fais? Avais-je gaspillé mes jours? Insuffisamment joui du soleil et de la mer? Ce n’est que par la suite, à l’âge d’or des 50 ans, temps plein de force calomnié par les poètes et par l’état civil, ce n’est que par la suite que l’on sait combien de richesse il y a dans les oasis sereines où l’on se retrouve plus tard avec soi-même, seul. Mais cela vient plus tard.
Que faisais-je au milieu de ces stylos et de ces crayons aligné sur mon bureau? Ou était-ce un autel? J’avais commencé par jeu… mais en regardant en moi-même je vis mon avenir: prise dans ce traquenard, les jambes coupées par le piège « d’être quelqu’un ». J’avais fuit le couvent, mais la religiosité jetée par la fenêtre ressurgissait par quelque trou de ma chambre, chevauchant le rat de l’esthétique. Je le vis, le rat mystique. Les yeux couleurs de rouilles de l’insatiabilité scrutaient, voraces, des recoins ombreux. Ils épiaient ma jeune chaire, ma poitrine, pour trouver une fissure et entrer en moi et ronger l’ossature de mon squelette soudée par la joie. L’arrêtant net, je sus que je m’étais justement méfiée, et que quelques instants d’inconscience encore m’auraient fait tomber hors de la réalité en proie à cette drogue nommée « artiste », drogue plus puissante que la morphine et la religion. Il comprit et détacha son regard du mien pour s’enfuir.
Dans l’effort de lire dans mon avenir, ma cicatrice battait, et dans le miroir je la vis serpenter, rougie, durant quelques secondes. Message de la profondeur de siècles, qui m’enjoignait de me garder de moi-même et de courir au soleil. Je ne reprendrais plus cette recherche de poésie jusqu’à ce que j’aie par moi-même la preuve que c’était un jeu et rien qu’un jeu, comme de cueillir des fleurs ou de chevaucher Morella…
(En parlant de « ses » enfants) Je voudrais entrer en eux et les suivre, mais ce n’est pas permis. Il y a une limite précise dans l’aide apportée aux autres. Au-delà de cette limite, invisible à beaucoup, il n’y a que volonté d’imposer sa propre façon d’être… Le mensonge contenu dans les mots est un puit sans fond et Modesta décide de se taire et de rester à la merci de cette place vide, le soir, autour de la table ovale de leur enfance – qui vue d’en haut de l’escalier ouvre un précipice. Je ne peux descendre cet escalier.
La bonté, la non-méchanceté est un luxe. Les pauvres, j’ai été pauvre et je le sais, les pauvres n’ont pas le temps d’être bons. Comment peut-on être bon si l’on est obligé de lutter pour un bout de pain?
Voilà le sens caché dans le mot vieilliesse: une désertion de la vie qui réconforte, une façon de laisser le champ libre, mitraillé par le feu de voix jeunes, de jeunes émotions. Les jeunes vous rappelle qu’il vous faut vieillir, ils désirent, peut-être, votre vieillesse et peut-être aussi votre mort. Et vous vous retrouver à vous dire: ils sont fatiguants, mot stupide qui cache envie et peur. Et la peur vous pousse à vous faire vieille, à leur en imposer par le feu de la vieillesse. Et à les repousser ainsi, par intimidation: feu contre feu comme à la guerre.Voilà un vieux conflit auquel aucun socialisme ne pourra jamais porter remède.
(Nina parlant à Modesta) ==> Quand mon père a ouvert son magasin à Rome, il m’a dit « A Rome, il y a un Opéra » et la douleur – j’étais petite – de laisser Civitavecchia m’est passée en un clin d’oeil. Et il a tenu promesse. Tous les dimanches après-midi là-haut au poulailler, avec tous ces vieux origniaux qui feuilletaient les partitions et chantaient à voix basses, il me disait toujours: « Et voilà, petite, pour se préparer à la révolution, il faut s’abreuver de plein, plein de rêveries. »
Comment est-ce possible? Le regret de cette cellule perdue me fait pleurer ainsi? Comment pouvais-je le savoir si la vie ne me le disait pas? Comme pouvais-je savoir que le bonheur le plus grand était caché dans les années les plus sombres de mon existence? S’abandonner à la vie sans peur, toujours… Et maintenant encore, entre sifflements de trains et portes claquées, la vie m’appelle et je dois y aller.
Devant le petit lac artificiel qui par prodige a surgi devant elle, Modesta s’arrête et de la main caresse l’eau verte. Mais aucune joie ne naît de ce prodige. Prando tourne les talons et s’éloigne. « Tu ne me verras plus, maman, jamais plus! » Se rebeller contre un enfant… cela, elle ne le savait pas, se rebeller contre un enfant provoque une douleur insoutenable n’est-ce pas, Modesta? Et pourquoi? Réfléchit bien, Modesta, ne te laisse pas prendre au piège. Si tu y penses bien et ne perds pas la tête – exactement comme sous les bombardements -, tu trouveras la réponse.
(…)
Voilà, assieds-toi sur le tabouret et allume une cigarette, l’eau peut attendre. Entre fumée et larmes, Modesta réfléchit: se rebeller contre un père, on le fait quand on croit être jeune et avoir l’éternité devant soi, mais se rebeller contre un enfant, quand on en est peut-être à la moitié du voyage, fait surgir des pensées de solitude charnelle qui ont un goût de mort. Et alors, que faire? Je suis encore habillée. Je peux courir dehors et l’appeler, et ainsi décider de ma propre mort en pleine vie, me rendre prisionnière des mots, d’actions contraires à ma propre pensée, assister à la démolitoin systématique de cette pauvre Amalia, confiante comme toute les femmes intelligentes, mais novices dans l’art d’être adulte.
(…)
Si tu as résisté sur cet empan de rocher fouetté par le vent à toutes les heures du jour et de la nuit, si tu as résisté alors, tu ne peux pas maintenant annuler cette action par une reddition totale à Prando (ou à la peur de la mort?), ou à la peur de la vieillesse qu’on t’a inculquée pour ne pas mettre de désordre dans la société, pour ne pas ébranler cette fortesse de première ligne qu’est toujours, fascisme ou pas, la famille, école de futurs soldats, mères de soldats, grands-mères règnantes. Et pourquoi d’ailleurs cette éternelle glorification de la jeunesse? Le jeune sert, produit, engendre des enfants, fait la guerre avant d’avoir conscience de lui-même. Mais à quarante ans, à cinquante ans, l’être humain – s’il n’a pas péri dans la guerre sociale permanente – devient dangereux, il se pose des questions, réclame de la liberté, du repos, de la joie. Même le mot vieillesse ment, Modesta, il a été rempli de fantômes effrayants comme le mot mort pour te faire tenir tranquille, respectueuse de toutes les lois instituées.
(…)
Moi, à trente ans, j’ai tout juste commencé à comprendre et à vivre. Qui a osé franchir le seuil de ce mot sans écouter préjugés et lieux communs? Peut-être plus de gens que tu ne l’imagines, si tu peux rencontrer dans les tours où on les a relégués des visages sereins, des regards calmes et pleins de savoir. Mais personne n’a jamais osé parler par crainte – toujours l’éternelle crainte – de renverser les faux équilibres établis. Devant la porte close de ce mot effrayant, la tentation d’entrer, de tout observer te prend, n’est-ce pas, Modesta? Bien sûr, à chaque coin, après avoir passé cette porte, tu peux rencontrer ta propre mort. Mais pourquoi l’attendre là dehors, le dos courbé, les mains mollement ramenées vers toi? Pourquoi ne pas aller à sa rencontre et la défier jour après jour, heure après heure, en lui dérobant toute la vie possible?
Maintenant seule une paix profonde envahit son corps mûr à chaque émotion de la peau, des veines, des jointures. Corps maître de lui-même, rendu savant par l’intelligence de la chair. Intelligence profonde de la matière… du toucher, du regard, du palais. Renversée sur le rocher, Modesta observe comme ses sens mûris peuvent contenir, sans fragiles peurs d’enfance, tout l’azur, le vent, l’espace. Etonnée, elle découvre la signification du savoir que son corps a su conquérir dans ce long, ce bref trajet de ses cinquante ans. C’est comme une seconde jeunesse avec en plus la conscience précise d’être jeune. La conscience des manières de jouir, toucher, regarder. Cinquante ans, âge d’or des découvertes, cinquante ans, âge heureux injustement calomnié par les poètes et l’état civil.
